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​Écriture en cours : 
La maman sans nom

La maman sans nom raconte la double quête d’une mère effacée des contes et de la lutte pour la survie de son bébé né prématuré.
Elle réalise qu’elle n’existe qu’entre deux lignes de papier. La maman sans nom erre en cherchant à se glisser dans la chair tendre des mots, y saisir sa peau et la couleur de ses yeux, y lire son âge et les lignes de sa main, elle guette le poignet incliné qui l’écrira et fouille l’encre d’une psychologie à habiter.

Lorsque son bébé naît, elle bascule : elle devient la mère combattante qui doit trouver son histoire pour que survive sa fille à la lignée effacée. Commence alors une traversée du service de néonatologie avec ses portes et son long couloir, espace étrange et presque merveilleux, peuplé de machines, de couveuses, de soignants et de figures troublantes, à la frontière du réel et du conte.

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Note d’intention 


« Mais la reine mourut en la mettant au monde. Au bout d’un an, le roi prit une autre femme qui était très belle… » Jacob et Wilhelm Grimm

 

 

Dans les contes de fées, la mère disparaît parfois avant même que l’histoire ne commence. Elle n’a pas le temps d’être un personnage. Elle est une fonction. Puis une tombe. Et le récit continue, comme si de rien n’était. Cette suppression n’est pas un détail narratif : elle est fondatrice. Pour que la fille existe, il faut que la mère disparaisse. Le conte ne lui accorde aucune complexité, aucun visage, aucune parole. Quand elle s’éteint, le récit peut enfin commencer.

La maman sans nom naît de ce trou dans le récit. Elle veut ouvrir cet angle mort des contes de fées : que devient la femme quand son corps échoue et saigne ? À la place de la mère, le conte substitue la marâtre. Une figure repoussoir : femme haïssable, haineuse et coupable. Incapable d’amour pour l’enfance même orpheline. La marâtre devient le monstre officiel. La mère morte est la monstruosité cachée, effacée sans procès.

La maman sans nom s’articule comme une double quête. D’un côté, celle de la reine du conte : cette femme enfermée dans une seule phrase, dans un cercueil de papier. De l’autre, la mère de nos sociologies contemporaines, la « maman » qui cherche à élever son enfant, et à survivre elle-même dans un monde incertain.  

 

Souvent, cette maman-ci n’a pas de nom. A l’école ou dans les services de néonatalogie, elle devient « la maman de… ». 

Dans les études de démographie, elle existe par son taux de fécondité, qui lui attribue généralement un enfant plus un demi ; ce qui inquiète à plus d’un titre. On parle souvent d’elle à travers ses troubles : le baby blues jusqu’aux années 90, qui s’est transformé en dépression post partum. Le statut de maman, jadis glorifié, est désormais une relégation : derrière le nom de son enfant, ou derrière des termes relevant de la pathologique ou la statistique.   

 

Je m’attacherai à faire surgir le hors-champ : faire apparaître la mère de Blanche-Neige avant sa disparition. Celle qui saigne, qui espère, qui ne réussit pas toujours. Celle qui se cogne au miracle, et parfois au gouffre. Car l’histoire ne commence-t-elle pas par une goutte de sang dans la neige ?


Ce sang est un symbole, mais il est aussi un réel : menstruations, fausses couches, infertilité, blessures invisibles. Toutes ces expériences féminines qui existent dans la chair, mais pas dans les mythes. Je veux traverser ces douleurs et leur donner une langue.

 

En traversant les failles du conte, je traverse aussi les miennes. Je rejoins mon propre témoignage : celui d’une maternité heurtée, d’une naissance fragile, d’un royaume de néonatalogie où l’enfant devient centre absolu, et où la mère est traitée comme un outil, une présence interchangeable. Apparaissent dès lors des images contemporaines : la biométrie qui efface les empreintes, les bébés sans visage, la douleur pathologisée, les corps médicalisés, surveillés, fragmentés.

 

La pièce tente de raconter ce qui ne se raconte pas. Non pas pour se plaindre, mais pour reconnaître que la douleur est un savoir. Pour retourner le conte. Je n’ai trouvé que très peu de textes pour dire cela. Alors la pièce s’écrit là : dans l’écart entre la légende et la réalité. Dans ce que la fiction refuse de regarder. 

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Extraits

Certains personnages peuvent être joués
par le même acteur ou actrice.

Il est donc possible de jouer la pièce à 3, 4 ou 5 interprètes. 

 

Personnages 

La mère aux divers patronymes :La femme sans identité, La femme sans nom et sans visage, La femme aux mains coupées, La femme qui mourait de ne pas avoir d’enfants , La femme malade d’endométriose , La femme malade d’être femme , La maman qui raconte une histoire à sa fille dans le présent ou dans le futur , La maman qui ne trouvait pas ses mots , La maman qui ne voulait pas laisser son bébé à la machine, La maman qui essaye de tirer son lait , La femme effacée, La maman  du bébé anonyme, La femme pliée en deux , La maman qui ne distinguait plus le rêve de la réalité , La maman aux empreintes liquides, la femme renversée, la femme qui renverse le conte.

Le docteur

L’infirmière 

La femme à la croix 

La psy de l’hôpital

La femme aux deux jumeaux, l’un vivant l’autre mort 

La gardienne du service de néonatalogie 

La voix de la maman sans nom de la maman sans nom 

La petite fille 

 

 

Prologue 

 

Le plateau baigne dans l’obscurité, on devine une femme assise dans un fauteuil de dos regardant à travers une fenêtre. Dans le verre de la vitre, au rythme de sa lecture, les premiers mots du conte Blanche-Neige de Charles Perrault naissent lentement et l’histoire s’écrit sous nos yeux.

 

La femme sans identité 

« Il était une fois, en plein hiver, quand les flocons descendaient du ciel comme des plumes et du duvet, une reine qui était assise et cousait devant une fenêtre qui avait un encadrement de bois d’ébène, noir et profond. Et Tandis qu’elle cousait négligemment tout en regardant la belle neige au dehors, la reine se piqua le doigt avec une aiguille et trois petites gouttes de sang tombèrent sur la neige. C’était si beau, ce rouge sur la neige, qu’en le voyant la reine songea : « Oh ! Si je pouvais avoir un enfant aussi blanc que la neige, aussi vermeil que le sang et aussi noir de cheveux que l’ébène de cette fenêtre ! « Bientôt après, elle eut une petite fille qui était blanche comme la neige, vermeille comme le sang, et noire de cheveux comme le bois d’ébène, et Blanche -Neige fut son nom à cause de cela. Mais la reine mourut en la mettant au monde. Au bout d’un an, le roi prit une autre femme qui était très belle … » 

 

La femme sans identité, toujours de dos referme le livre d’un coup sec. S’affiche, dans la vitre de la fenêtre, un questionnaire, celui que l’on remplit pour l’entrée à l’hôpital. 

 

Voix du Docteur : 

Age ? Date de naissance ? Nationalité ? Taille ? Poids ? Primipare ? Température ?

 

Le fauteuil recule jusqu’au bord plateau. La femme sans nom et sans visage se retourne :

 

La femme sans nom et sans visage

Je suis la maman anonyme. La femme sans prénom et sans histoire.

Je me cherche entre cette majuscule et ce point final, rond comme la balle perdue au creux de mon ventre. Point. Mais. Monde. « Mais la mère mourut en la mettant au monde. »

Derrière les lettres je cherche. Je gratte, j’écorche le papier pour qu’il saigne mon histoire.
J’avale, je lèche l’encre des mots pour qu’ils crachent la saveur de mon nom et déglutissent mon ADN. 

Ici, je suis un point d’interrogation.
Ici, Je suis un sanglot, un silence entre deux noires pointées. 

Le conte ment 

Où sont mes yeux et ma bouche ?
Où est ma joie, où sont mes pleurs ?
Ma date de naissance, ma date de mort ?
Ma chronologie sur la ligne du temps ?
Suis-je une descendante réduite à abaisser d’une case, agrandir
d’une branche, l’arbre généalogique ?

Le conte cache 

Où est mon deuil d’un an ?
Ma veillée funèbre ?
Ma messe des quarante jours ?
Mes chrysanthèmes de la Toussaint ?
Mes mouchoirs trempés ?

Le conte comprime

Où sont mes condoléances ? Mes larmes ?

Qui se rend sur ma tombe ? Est-elle au fond du jardin du château ou en exil dans un autre conte ? Où est le désespoir de mon mari et ses nuits que je viens découper en insomnies ? 

Le conte dissimule 

Regardez mes yeux ma bouche mon nez, j’ai bien un visage biométrique ? 

 Observez, mes traits se sont déportés sur ceux de mon bébé. Reconnaissez, mes tissus ont noué ces petits bras et ces petites jambes. 

Et mon prénom ? Madeleine ? Ursule ? Dolores ?

« La mère mourut » est-ce mon patronyme ? Mon blaze ?

Le conte déforme 

Je tourne les pages.
C’est le seul bruit qui reste.
Feuille après feuille. Événement après événement.

Les lettres se mélangent et se taisent.
Elles deviennent muettes sous le poids des nouvelles lignes d’une biographie qui se cherche,
des nouveaux visages, d’un nouveau corps où s’amarrer.

Le conte abrège 

Qu’est-ce qu’on t’a dit ?
Que je suis partie dans la forêt pour te donner deux poumons et un cœur et que le loup gris m’a dévorée ? Que j’ai pris un bateau qui a sombré en mer où ma boite noire vogue encore sur les flots bleus ?

Qui a annoncé ma mort ? Les drapeaux se sont-ils mis en berne ?
Qui du médecin ou de Merlin l’enchanteur m’a fermé les yeux ?

Le conte compresse

Mon dernier souffle ?
Bu par les rideaux de la chambre, absorbé par le papier peint ?

Pas de cercueil.
Ni fleurs ni couronnes.
Pas de lettres.
Pas d’alphabet.
Pas de conjugaison.
Pas de grammaire.
Dissimulée en un courant d’air. 

Le conte refoule

Quel chiffon a éteint le feu de mes joues, essuyé mes larmes jusqu’à faire disparaître mes pommettes ? Avec quelle gomme m’avez-vous effacée de la mémoire de ma fille ?

Quel prénom hurle-t-elle dans la nuit ? Quel silence a pris place dans sa gorge qui se serre et accepte les quelques mots que l’on m’a dédié ? Comment se tord sa bouche qui bégayemaman ?

Le conte déforme 

J’escalade le temps de silence en silence à la recherche de mes ombres perdues, je grimpe sur des trous de douleur qui se cachent, un chapelet de femmes me donne prise dans le vide. Sur place rien ne s’accumule et un chagrin cède à une autre douleur d’aïeule au visage lisse comme une pierre de lune, racontée en épisodes secs, posés les uns sur les autres comme les phrases perpétuelles et immuables des contes. 

La rythmique de ces vides est cabossée, laborieuse sans pointes ni éclats.
Pas de faits divers.
Pas de versets.
Pas de testament. Un amas de peaux distendues et vides.

Le conte tait 

Le cri erre, rebondit sur une lettre, se cogne à une oreille indifférente, traverse les pages en silence. 

Moi qui voulais vacarme, bruit de rires, cacophonie de mes pensées à haute voix. Faut-il me lire en braille pour déjouer le mystère de l’effacement ? Écouter attentivement la vie entre les lignes, ces horizons plats qui se suivent la nuit comme le jour.

Le conte distrait 

Un simple oubli ? Il ne reste rien de ma vie.
Rien. Une phrase entre une majuscule et un point. 

Quelqu’un m’a coupé les mains et l’amnésie se distille dans mes membres perdus. Comme ma vie je les sens se raidir et s’insurger sans les voir. Je suis un chemin à travers une autre femme anonyme. Ni présent. Ni futur. 

Suis-je un fantôme ?
Non. Je ne suis pas morte.
Je n’ai jamais été suffisamment vivante pour être écrite. Un râcle d’inachevé passe
dans ma vie bâclée et dans mes pas non écrits, délavés par l’amnésie chronique.

Le conte se plie

Qui m’a assassinée ?
Charles Perrault ?
Les frères Grimm ?
Ou bien avant ?

Et si je faisais votre procès ? Le procès de mon anonymat ?

Est-ce que j’existerais enfin ? Est-ce que j’aurais gain de cause ?

Comment se révolter quand on n’a pas de place ?

compagnie Juana la loca
crédits photos : Fanny Rétif,  William Daniels, Gabrielle Duplantier...

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